SCOOP : L’INTERVIEW EXCLUSIVE DE SOULEYMANE TRAORÉ, DIRECTEUR GÉNÉRAL DE LA POLICE NATIONALE DU MALI

16 - Février - 2021

En décembre dernier, lors du dernier conseil des ministres du gouvernement malien, le contrôleur général Souleymane Traoré a été nommé Directeur général de la police nationale du Mali. Il se trouve que par un heureux concours de circonstances. Il se trouve que je connais particulièrement bien Souleymane qui a été reçu major de la promotion africaine au concours d’entrée de l’Ecole nationale supérieure de police de Saint-Cyr-au-Mont d’Or. Nous avons en effet été condisciples, en 2009, à l’Institut National des Hautes Etudes de Sécurité et de Justice, (INHESJ) à Paris. Depuis lors nous avons noué des relations d’amitié qui ne se sont jamais démenties au fil des années et c’est avec plaisir qu’il a accepté de répondre en exclusivité à mes questions pour Ichrono et Diasporavision.Il nous livre ici sa vision en matière d’ordre et de sécurité.

Question : Quand on entre dans une carrière de policier, ce qui a été votre cas en 1989, ambitionne-t-on de devenir un jour le directeur général de la police nationale de son pays ?

S.T – C’est un objectif qui me paraissait trop abstrait pour y réfléchir vraiment et ce n’était pas ma préoccupation première. Cependant, plus je m’élevais en grades et notamment quand je suis devenu Contrôleur Général, je réfléchissais à ce que je pourrais apporter à mon administration dans l’hypothèse où je serais nommé DG. Pour vous faire un aveu, je n’y pensais pas chaque matin en me rasant. Et puis les circonstances ont joué en ma faveur et j’ai accédé à ce poste prestigieux qui comporte de nombreuses responsabilités, surtout au Mali où règne une instabilité dans les villes en raison de la présence de groupes de criminels et jihadistes. Autant dire qu’à peine nommé on n’a pas le temps de se reposer sur ses lauriers et la réalité du quotidien chasse vite les honneurs.

Question : Au cours de votre formation, qui s’est faite aussi bien aux Etats-Unis à l’Académie du FBI qu’en URSS à Moscou, vous êtes aussi passé par l’Institut National des Hautes Etudes de Sécurité (INHES) dont vous êtes diplômé. Que vous ont apporté ces différentes formations ?

S.T – Toutes ces formations, séminaires, conférences, stages etc. n’ont eu qu’un but, me permettre, à la rencontre de collègues étrangers, d’approfondir mes connaissances dans tous les aspects d’un métier qui est devenu très complexe du fait du développement des nouvelles technologies, et de la science criminelle, balistique.

Question : Votre dernier poste, avant celui de DG de la police nationale, était au sein de la Cellule Nationale de Traitement des Informations Financières, l’équivalent français de TRACFIN, le Mali est-il à ce jour une plaque tournante du blanchiment en Afrique ?

S.T – Les récentes études ont révélé qu’en Afrique de l’Ouest de façon générale, la promotion immobilière est un moyen qui permet de blanchir l’argent sale afin de le réinjecter dans les circuits bancaires et financiers. Chaque pays africain, comme d’autres dans le monde, est l’objet de trafics incessants, multiples et variés. Qu’il s’agisse de drogue, d’armes, de cigarettes, mais aussi d’êtres humains, comme on l’a vu avec la Libye mais pas seulement. Chacun de ces trafics alimente des circuits clandestins, une économie souterraine, qui fournit les ressources nécessaires aux réseaux terroristes et aux bandes organisées pour réaliser des braquages de banques et de particuliers. Il est donc très important d’agir à la source, là où l’argent circule, afin de couper les tentacules de la pieuvre mafieuse et de l’hydre jihadiste. Au FBI on raconte encore aujourd’hui que c’est à la suite d’une enquête fiscale de l’IRS qu’est tombé, dans les années trente, l’ennemi public n°1 de l’Amérique, le célèbre Al Capone. « Suivre l’argent » est donc très important pour débusquer les délinquants et les criminels.

Question : Parmi vos missions actuelles, vous avez celle de la lutte contre le terrorisme, or votre pays vit depuis plusieurs années sous la pression des jihadistes. Comment les forces de police maliennes assurent-elles la protection dans le pays, de la communauté française estimée à quelques cinq mille personnes ?

S.T – Le pays est en guerre et vit sous l’état d’urgence, sans oublier la Covid 19, mais aujourd’hui, grâce à l’effort conjugué de l’armée malienne, de la gendarmerie et de la police en collaboration avec les forces onusiennes, nous sommes parvenus à quadriller le pays de nos forces de l’ordre et de sécurité et à protéger les populations, y compris les quelques cinq mille ressortissants français présents au Mali. C’est une mission difficile, de tous les instants, très dangereuse aussi car les bandits et les jihadistes disposent d’armes automatiques, et même d’armes lourdes. Ils vont même s’en prendre à nos policiers, dans leurs commissariats, et c’est pourquoi j’ai donné des instructions très fermes pour que les périmètres de ceux-ci soient mieux protégés et les sentinelles très vigilantes, jour et nuit, car il y va de la vie de nos hommes. Malgré cette pression nous démantelons très régulièrement des bandes organisées en arrêtant les malfaiteurs et en saisissant des armes et du matériel. C’est un travail de longue haleine qui ne nous laisse aucun répit. J’en profite pour remercier l’énergie que déploient nos policiers sur le terrain.

Question : Vous avez pris votre poste fin décembre de l’année dernière, il est donc un peu tôt pour dresser un premier bilan de votre activité en revanche pouvez-vous nous dire quels sont vos objectifs en matière de lutte contre la criminalité et la sécurité des populations ?

S.T – En m’accordant leur confiance, les plus hautes autorités de notre pays m’ont confié la mission d’être sans faiblesse à l’égard des criminels et des délinquants. Récemment j’ai eu l’occasion de déclarer que « la peur devait changer de camp » et j’ai ajouté « la police doit être le cauchemar des criminels et des délinquants ». Au-delà des patrouilles régulières, pédestres et motorisées, nous multiplions les opérations coup de poing dans certains quartiers connus pour abriter des malfaiteurs et leurs trafics. En donnant ainsi un coup de pied dans la fourmilière nous faisons en sorte qu’ils se sentent en insécurité. Je n’ai qu’un mot d’ordre : la sécurité des habitants et de leurs biens et c’est aussi l’instruction que j’ai communiquée à tous les commissariats d’arrondissement.

Question : Une grande partie du territoire malien est hors de contrôle des autorités maliennes, comment la police parvient-elle malgré tout à être présente sur le terrain et rassurer les populations locales ?

S.T – Comme je vous le disais précédemment, les choses ont changé, aujourd’hui nos forces de sécurité sont présentes dans la plupart des régions et d’ici quelques temps chaque commune disposera de son commissariat afin que les policiers soient plus proches de la population pour la rassurer et la sécuriser.

Question : Quels moyens comptez-vous employer pour éradiquer les différents trafics, d’armes, de drogues, de cigarettes, qui créent une forme d’insécurité en même temps qu’ils nuisent à l’économie du pays en tant qu’économie « souterraine » ?

S.T – Comme je vous l’expliquais, en étant très présent dans les quartiers, car souvent notre seule présence est dissuasive, et sur la base d’une « tolérance zéro » en pourchassant les malfaiteurs, petits et grands. Il faut opposer à la violence illégale des criminels et des délinquants la puissance légitime de l’Etat, car force doit toujours rester à la loi. Pour cela j’ai effectué de nombreuses visites dans les commissariats afin de remobiliser, redynamiser nos policiers, afin qu’ils se sentent investis d’une mission noble au service de la nation, celle de gardiens de la paix. Et depuis un mois et demi nos résultats sont plus qu’encourageants.

Question : Votre ministère de tutelle est aussi celui de la protection civile, quelles sont les tâches essentielles qui sont assignées aux agents qui relèvent de cette administration.

S.T – Notre administration est comparable à celle de tous les pays du monde, elle assigne aux fonctionnaires qui y sont attachés la mission de protéger toutes les personnes par des moyens appropriés afin de prévenir les risques de toute nature. Je pense en particulier à nos sapeurs-pompiers qui font un travail remarquable, en portant constamment secours et assistance à la population. Il s’agit de personnels, comme les policiers et les gendarmes, habitués à intervenir dans l’urgence et dans toutes les situations et je veux leur rendre hommage.

Question : Envisagez-vous d’établir une forme de coopération avec votre homologue français au sein du ministère de l’Intérieur, voire avec d’autres directeurs généraux ailleurs dans le monde ?

S.T – Cela ne fait qu’un mois et demi que j’ai pris mes fonctions, il m’a fallu faire connaissance avec les services et les personnels, effectuer des visites importantes aux côtés du ministre. Ce genre de rencontres, indispensables pour mieux se connaître et travailler ensemble entre pays amis, viendra en son temps, d’ici quelques mois. Vous évoquiez ma formation à l’Ecole de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or en France, et il se trouve que deux de mes camarades de promotion sont devenus l’un DG de la police nationale du Burkina Fasso et l’autre DG de la police de l’Union des Comores. La coopération internationale sur le plan criminel est indispensable pour une plus grande efficacité.

Question : Qu’aimeriez-vous apporter de nouveau à la police nationale de votre pays sur le plan des relations humaines ou d’innovations technologiques ?

S.T – Comme je l’ai dit à nos personnels, dont je suis à l’écoute quotidiennement, je souhaite pouvoir augmenter leurs effectifs et développer la formation. La cybercriminalité, inconnue il y a quelques années, fleurit désormais à travers les réseaux sociaux et le DIark web, et il nous faut y répondre en formant de bons techniciens. Je veux veiller aussi à leur équipement notamment en ce qui concerne l’armement individuel, Enfin je souhaite développer le partenariat entre la population et la police, car la sécurité n’est pas que l’affaire de la police, elle est l’affaire de tous. J’ai demandé pour cela à nos fonctionnaires d’être à l’écoute de celle-ci, y compris de ses critiques et de les faire remonter à la hiérarchie afin d’y remédier. Je tiens en effet à un respect total de l’éthique policière par nos personnels à qui on ne doit reprocher aucun abus de droit dans l’exercice de leurs fonctions. Leur honneur et celui de notre administration en dépendent. Comme vous le voyez, il s’agit d’un programme ambitieux pour lequel je m’engage totalement.

N. B Au terme de notre entretien j’ai remercié Souleymane Traoré, après avoir évoqué avec lui nos rencontres par le passé, à Paris, alors qu’il était Conseiller de l’ambassade du Mali en France. On était loin d’imaginer le destin qui serait le sien quelques années plus tard, mais ne dit-on pas “l’avenir appartient aux audacieux”. En se quittant je lui ai souhaité bon courage dans l’accomplissement de ses nouvelles responsabilités, et aussi bonne chance dans les missions qui sont désormais les siennes. Et je me suis dit en moi-même que le Mali avait de la chance d’avoir des serviteurs d’une telle qualité.

Interview réalisée par Jean-Yves Duval, directeur d’Ichrono et rédacteur en chef pour la France de Diasporavision

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